Mon travail se partage entre deux courants antagonistes. Une partie obsessionnelle, pour la plus grande partie systématique, et une partie pulsionnelle, où la pièce apparaît comme une évidence sans aucune réflexion de ma part. Le challenge qui m’attend maintenant est de faire coexister ses deux parties en une seule pièce.

Obsession

La durée est au centre de mon travail : dans notre société occidentale, le temps est un luxe, tout doit être rentable. Mon travail n’est pas rentable, certains pensent même que c’est une perte de temps. De nos jours, perdre son temps, est l’activité la plus subversive qui soit.


Je suis également intéressée par la réduction des choix. Le procédé de contour que je décline dans une partie de mon travail est assez simple, une fois que j’ai choisi l’image, je la décalque, et il me suffit ensuite de tracer les contours du dessin, puis les contours des contours… jusqu’à saturation de la feuille. Le dessin se fait pour ainsi dire tout seul et en même temps, le résultat final est toujours une surprise, car la moindre erreur de contour aura une incidence sur les contours suivants. Ce procédé est utilisé dans Self portrait of an anxious personality .

Ce procédé donne une grande importance à la ligne, et au geste. Le geste est répété mécaniquement à l’infini, la ligne devient alors indépendante du dessin d’origine et trace son propre chemin. Au fur et à mesure qu’elle remplit la surface du papier, la ligne raconte une histoire, les surfaces couvertes s’ouvrent puis se referment, le dessin est vivant. Cette narration de la ligne est montrée dans l’animation numérique 29 lines of fiction [29 lignes de fiction] où la ligne trace les contours d’un visage jusqu’à le recouvrir entièrement.

Les contours, à force d’être répétés forme un réseau secondaire de ligne qui ressemble à des crevasses ou à certains paysages géologiques où la terre a été creusée par des ruisseaux maintenant asséchés. L’origine du monde reprend cette idée de paysage et de relief. Le dessin est en 3 dimensions, il est fait de feuilles de papier découpées et collées l’une sur l’autre. Le tableau éponyme de Gustave Courbet a été décalqué, puis chacun de ses contours découpés dans du papier et superposés. Le résultat final ressemble à un paysage abstrait qui définit en quelque sorte une topographie du corps féminin.

Le même processus est utilisé pour Islande, le papier blanc est cependant remplacé par une photo d’un paysage islandais. Chaque contour est découpé entre 2 et 12 fois selon un tirage de dés. Le relief est ainsi plus accentué. Le dessin est ici plus abstrait.

Ce processus a ensuite été simplifié pour obtenir un temps de production plus court et pouvoir se concentrer sur une recherche plastique et visuelle plus poussée. Dans cette dernière série, une photo est découpée selon les contours d’un dessin, les contours sont ensuite collés sur des feuilles de plexiglas et superposés, reconstituant ainsi la photo d’origine. Le dessin est comme une empreinte sur la photo. La superposition de deux images différentes, le dessin et la photo crée un sens que doit s’approprier le spectateur.

Dans cette série, je me suis concentrée sur les relations plastiques entre le corps et le paysage. Des danseuses gracieuses font écho aux structures élancées des grues et des couples enlacés résonnent avec des paysages vallonnés. J’ai ensuite plus travaillé sur des intérieurs chinois pour souligner le caractère fantomatique des dessins. Les personnages deviennent alors des réminiscences d’un passé récent, commentant la mutation profonde et hyper-rapide que subit la ville de Shanghai, que ses habitants ont parfois du mal à rattraper.

La série des dessins en riz reprend ces thèmes et cet aspect fantomatique du dessin. Le riz blanc sur du papier blanc translucide apparaît et disparaît selon la lumière du jour. Jouant avec les échelles, les dessins, très minutieux, forment un monde fermé dans lequel on peut se plonger tout en prenant également leur place dans l’espace d’exposition. Ainsi les immeubles flottent au milieu de la pièce, de loin les immeubles dessinés en riz apparaissent et disparaissent selon la lumière du jour. De près, on peut voir chaque grain de riz, qui forme le dessin, apprécier les détails, rentrer dans l’immeuble.

De même vague joue avec les codes de la peinture, le châssis fait partie du dessin et ses lignes ne sont pas imaginées pour porter une structure mais comme l’arrière plan du dessin. Le mur fait également partie de l’oeuvre, le papier ne montant pas jusqu’en haut.
La vague se dessine imposante, mais légère et en s’approchant, on peut entrevoir les aplats de riz qui dessinent leurs réseaux de ligne indépendants.

Pulsion

    Cette partie de mon travail trouve souvent sont origine dans des instantanées visuelles permettant un équilibre entre le systématique et l’instinctif.

    Tranchée dans le vif joue sur les associations de matières, du diamant avec la chair. Cette association produit chez le spectateur une réaction souvent assez violente, il se trouve en effet face à face à une langue de bœufs installée à hauteur de leur propre langue. La sculpture provoque une fascination chez le spectateur qui oscille entre l’attraction et le dégoût.

    Choking on pearls reprend les thèmes de Tranchée dans le vif, en explorant   la sensation d’angoisse et la dynamique souffrance/plaisir.  La langue de bœuf, trop grande et trop pendante lui donne un aspect grotesque, presque indécent qui se rapproche de la caricature.

    Holed reprend le thème de la chair de manière plus artificielle. Un jonc en plexiglas traverse une main en plastique de mannequin, colorié au marker.  Le grotesque est ici représenté de manière plus graphique, et la sculpture frise l’absurde. La mise en tension du sol et du plafond enferme la main dans un espace restreint qui reste cependant ouvert.

    Le dyptique Doll parts est un ensemble de deux sculptures représentant une figure féminine et masculine. Les matériaux du quotidien sont utilisés bruts et ennoblis par leur assemblage.  Chacun des assemblages mets en tension à sa manière le sol et le plafond.

    66kg est un mur de brique de riz, recherche sur la matière riz, ils se situent au carrefour des deux pratiques. Ici un matériau du quotidien : le riz est mis dans une forme quotidienne : le mur, couvrant ainsi deux des principaux besoins humains : se nourrir et se loger. Mais le mur loin de représenter un simple concept existe aussi dans sa matérialité, il s’effrite un peu aux angles et prend du relief à certains endroits, rapellant certains mur de pierre éroder par la pluie et le temps. La pièce permet ainsi tout en soulevant certaine question de l’ordre du politique, de rester dans un monde onirique et visuel et d’engendrer sa propre histoire.